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Erin Pettigrew présente son livre «Évoquer l’invisible: Islam, médiation spirituelle et changement social au Sahara

La salle de conférence du Conseil régional de Nouakchott a abrité, jeudi après midi, 16 février 2023, une cérémonie de présentation du livre «« Evoquer l’invisible : islam, médiation spirituelle et changement social » d’Erin PETTIGREW, parrainé par le Centre d’études et de recherches sur l’ouest saharien (Ceros) et le forum des sociologues (Mauritanie). Après une présentation liminaire faite par Zeinabou Mint Mohamedou El Kébir, Erin PETTIGREW allait laisser libre cours à sa verve de chercheuse ayant exploré une mine de sources, plus orales qu’écrites, en Mauritanie et au Sénégal, pour exposer la méthodologie suivie et livrer les « pistes » empruntées pour arriver à ce remarquable opus dont la ligne de démarcation entre la littérature scientifique et l’approche anthropologique (ou socioculturelle) était à préciser.

De prime abord, Erin justifie sa « séduction » par la Mauritanie en citant, pour les remercier, les hommes et femmes qui ont rendu possible ce travail de recherche, en conseillant et en partageant leurs savoirs sur un sujet aussi passionnant – et passionné – que celui du rapport de l’invisible à l’islam vu à travers la médiation spirituelle, communément appelée ici « lehjab » et les changements sociaux qui l’ont transformée, en tant que pratique créant de la valeur, à partir d’un savoir ésotérique affirmant le départ entre le visible et l’invisible mais fondant également leur complémentarité cognitive.

« Évoquer l’invisible : Islam, médiation spirituelle et changement social au Sahara » est un livre basé sur la thèse doctorale d’Erin PETTIGREW qui tient à souligner que le rendu livresque, sorti il y a deux semaines à peine, « prend une forme très différente de (sa) thèse et de (son) point de départ après plusieurs étapes – et beaucoup d’années – de révisions approfondies. »

C’est probablement le charme opéré par la Mauritanie sur cette ancienne volontaire du Corps de la Paix qui a passé deux ans dans le pays au service de cette organisation humanitaire américaine, qui l’avait poussée à revenir, en tant que chercheuse en 2010, « voulant trouver un sujet de thèse », comme elle dit. Une quête du Graal qui ne sera pas sans peine puisqu’Erin avoue que le sujet qu’elle traite dans sa thèse, puis dans son livre, n’avait rien à voir avec son intention première : écrire une histoire de la ville de Chinguetti ! Le déclic viendra d’un « dossier trouvé aux archives nationales du Sénégal, à Dakar, qui parlait d’un phénomène qu’on appelle le « sell » ou la « sellala » en Mauritanie ».

Dans ce qui ressemble alors à une « fixation », plus qu’à la succession d’heureux hasards, Erin évoque le cheminement d’un processus d’écriture qui commence par une discussion avec « l’historien Ahmed Maouloud Ould Eidda à CEROS » sur ces « sellala » dont elle n’a jamais entendu parler durant ses deux années de séjour à Chinguitti. Une matière à réflexion qui l’a conduite à comprendre, « pour la première fois, le caractère répandu de ce phénomène et aussi qu’il était lié à des sciences de protection qu’on appelle l’hjab, ici dans le Sahara. » Cette conversation, reconnait-elle, lui a ouvert des perspectives d’étude, en commençant à s’intéresser à « la place de ces sciences dans la région. »

L’hjab, une science « réservée »

Evoquer l’invisible – ou l’invoquer – c’est d’abord parler de ce « L’hjab » que l’on peut assimiler, en français, aux « sciences ésotériques islamiques, c’est-à-dire que l’accès à ces sciences est limité à ceux et par ceux qui cultivent une connaissance du Qur’an et qui ont mis cette connaissance en relation avec un champ de techniques (l’astronomie, la géomancie, la numérologie, la divination) censées introduire des changements dans le monde temporel », précise Erin PETTIGREW qui ajoute : « Ces sciences et les détenteurs de leurs secrets font partie d’un système de pratiques thérapeutiques et protectrices qui répondent à l’insécurité physique, l’angoisse sociale et les désirs privés. »

Dans son évocation des demandeurs de L’hjab, Erin insiste sur sa « captation » sociale, l’attrait qu’il exerce sur différentes catégories de personnes : « des femmes célibataires cherchant l’expertise de ces médiateurs afin d’assurer un mariage en temps voulu » et qui, une fois ce désir exaucé, « allaient voir ces experts en demandant des carrés numérologiques qui garantissent la fécondité et la fidélité des maris. Des guerriers et des émirs récompensaient ces experts avec des bétails et des promesses d’exonération fiscale. Des familles avec un enfant malade ont fait appel à ces médiateurs spirituels pour diagnostiquer et guérir des maladies provoquées par la jalousie des voisins… »

L’hjab était alors un instrument de puissance mais également de profit. Ceux qui le pratiquaient « ont su profiter du prestige et de la peur associés à la manipulation de ces textes comme une arme pour terrifier leurs oppresseurs et pour améliorer la vie de leurs disciples. » Il résistera longtemps à un « discours modernisant en Mauritanie (qui) parle souvent de ces sciences comme des superstitions rétrogrades, utilisées dans les milieux ruraux où les gens n’ont pas beaucoup d’accès à l’éducation moderne. Et il y a un autre type de discours islamique mondial, mais un discours qui caractérise l’hjab comme une innovation blâmable – bida – et illicite faute de ne pas être mentionnée dans les sources fondamentales du savoir islamique. On dénonce toute technique thérapeutique ou protectrice en dehors de la récitation du Qur’an – al-ruqia al-sharia – ou les prières qui demandaient l’aide de Dieu. C’est un discours réformiste qui cherche à standardiser la pratique religieuse en dénonçant la légitimité doctrinale de l’hjab. »

L’hjab, une pratique ancienne

Le retour à l’histoire montre que « ces débats (sur l’invisible) ne sont guère neufs ». Déjà au 14ème siècle, Ibn Khaldoun, « dénonçait des pratiques semblables et le jurisconsulte du 15ème siècle al-Maghili a aussi écrit contre ces pratiques alors que son contemporain al-Suyuti permettait l’utilisation des amulettes dans des circonstances spécifiques. Au Nigéria, enfin ce qui est aujourd’hui le Nigeria, le réformateur Uthman don Fodio du 19ème siècle, a distingué entre ce qu’il appelait la sorcellerie et les sciences ésotériques licites – mais le fait que ces débats perdurent montre qu’il y a toujours des gens dans la région qui persistent à revendiquer une connaissance profonde de ces sciences et que d’autres les sollicitent pour leurs effets bénéfiques. »

L’auteur donne son interprétation d’un tel phénomène en rappelant que les musulmans « adoptent ou rejettent certaines pratiques divinatoires ou les qualifient de légitimes ou pas, mais malgré cela, ils ne nient pas leur existence. Un principe sous-jacent à ces débats est que ces forces invisibles – le secret des lettres – et des esprits musulmans et pas musulmans existent ….mais ce qui est important est plutôt comment on essaie d’avoir accès et comment on manipule et pour quelles raisons. »

Revenant à son projet de recherche, l’auteure parle de sa volonté, dès le départ, de se focaliser sur « l’histoire des esprits invisibles, et la manière dont les habitants du Sahara revendiquent, en entretenant des relations avec les esprits, une place dans la hiérarchie sociale et un rôle politique. » S’en suit alors une explication savante du mot l’hjab (qui) « vient de la racine h-j-b en arabe, ce qui veut dire de voiler ou occulter et obscurcir ». Elle explique que ce terme « évoque un objectif spirituel assez bien connu des musulmans soufis de « lever le voile des sens » entre les mondes spirituel et temporel, un objectif qu’ils ne peuvent accomplir qu’après avoir effectué des études approfondies et un dévouement intensif. »

Ainsi, ceux qui mettent en pratique « l’hjab », ces « hajaaba », sont ceux qui habitent un espace liminaire, et qui ont accès aux deux mondes grâce à leur connaissance profonde des sciences islamiques. Les forces invisibles font donc parties intégrales de la vie quotidienne de caractère politique, sociale et spirituelle et elles se manifestent à travers les carrés numérologiques remplies des prières puissantes, des symboles et des indications de comment utiliser – ou jadwaal, fuwai’d – mais on pourrait aussi souligner d’autres pratiques rituelles telles que la visite des saints et de leurs tombeaux pour avoir accès à leurs bénédictions ou baraka, la divination du sable, et aussi la possession et les rêves. »

Erin PETTIGREW rappelle que son « projet de recherche se situe fortement dans cet espace interstitiel entre les mondes divins, des esprits, et matériels, le thérapeutique et le biomédical, le Maghreb et l’Afrique sous-saharienne », qu’elle emprunte aussi aux « anthropologues Paul Stoller et Vincent Crapanzano l’idée que l’historienne doit elle-même habiter l’isthme (le barzakh) entre les sphères métaphysiques et mondaines. »

Comme motivation profonde, elle explique que l’évocation de ces grands noms de la recherche appuie « l’idée qu’il faut accorder plus de considération à ces mondes d’esprits et de leurs agents dans nos récits et qu’une façon de faire et de prendre au sérieux ces forces invisibles dans nos analyses scientifiques. Cela nous encourage comme historiens à s’interroger sur ce qu’on qualifie comme « vrai ou véritable » et comment on aborde les limites de notre discipline », ajoutant que cela lui « permet à mieux comprendre comment les Sahariens s’affrontent à l’incertitude de la vie quotidienne et à mieux voir comment ils ont contesté et résisté aux changements importants de l’époque. » Son objectif final réalisé par la publication de ce livre était « d’écrire sur un système de savoir saharien qui fait face au fonctionnement du monde. »

Avis de spécialistes

Premier commentateur du livre d’Erin PETTIGREW, Seyid Ould Bah se (re)trouve en terrain connu, parlant de « discours passionnant » sur un sujet peu traité de manière scientifique. L’approche socioculturelle sérieuse en fait un « travail anthropologique évident, même si l’auteure a voulu que son livre ne prenne pas cette dimension, le sacré étant « un sujet à controverse. »

Ce que l’on considère comme des mythes (dans le sacré) ont un rôle fondateur, partant de leur statut de « symbole », souligne Ould Bah qui convoque P. Bourdieu, à travers son remarquable travail « La production de la croyance : contribution à une économie des biens symboliques », Actes de la recherche en sciences sociales », pour dire, que la chercheuse « nous a montré, par l’analyse, la controverse sur les sciences ésotériques » que, aussi, « la tradition islamique, la croyance, est chargée de rationnel » et qu’on peut « élargir cette vision aux autres religions » monothéistes. Ould Bah reconnait à L’hjab, comme Erin PETTIGREW, un rôle social de « protection et de traitement », « valeurs » qui fondent, par la suite, le projet d’Etat et sa légitimité. Il préconise cependant à l’auteure d’élargir le corpus et d’expliquer la propagation de L’hjab, alors qu’il est connu que « la modernité récuse l’invisible ».

Mohamedou Ould Hdhana, auteur, lui aussi, d’un livre sur la même thématique de l’invisible et de l’irrationnel, encourage la chercheuse et souligne qu’on ne peut suivre une seule approche pour traiter de ce sujet si complexe. » Il faut, déclare-t-il, des « croisements », des faisceaux qui permettent d’éclairer cette question qui, selon lui, relève d’un « phénomène qui permet aux habitants du Sahara de « remplir le vide », de « conquérir l’espace avec le symbole et non avec la « construction ».

De son côté, Mohamed Mahmoud Ould Sidi Yahya, directeur général de l’Institut supérieur des études et recherches islamiques (Iseri) trouve que le livre d’Erin PETTIGREW abordant la question de la fonction et des transformations de L’hjab, comme manifestation de l’invisible, relève d’une étude anthropologue et non de sociologie « pure ». Comme offre répondant à une forte demande, la pratique, très répandue, est « liée à la peur de l’incertain, même chez ceux qui ne croient plus. Ce phénomène est inhérent à toute société.

Le débat autour du livre d’Erin PETTIGREW « Évoquer l’invisible : Islam, médiation spirituelle et changement social au Sahara » aurait pu continuer sur plusieurs heures, chaque intervenant ayant sa propre « lecture » de la problématique posée sur cet invisible « présent » impactant toute la vie sociale. La rationalisation de l’irrationnel, fait remarquer quelqu’un.

Sneiba Mohamed

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